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 Légende de La Roche Pleureuse!

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Béa
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MessageSujet: Légende de La Roche Pleureuse!   Légende de La Roche Pleureuse! EmptyLun 4 Avr - 13:54

La roche pleureuse


Le printemps de 1806 avait été l'un des plus doux dont mémoire d'homme se souvînt. La glace ayant fondu plus vite qu'à l'accoutumée, la grande débâcle avait libéré le Saint-Laurent et permis la circulation des grands bateaux.
Charles Desgagnés, un jeune navigateur ambitieux, songeait, en fumant sa pipe au bord du quai de l'Isle-aux-Coudres, qu'il pourrait entreprendre plus tôt que d'habitude son voyage annuel vers l'Europe ou, comme il le disait lui-même, vers « les vieux pays ». Chaque printemps, en effet, il remplissait son navire de bois équarri pour le livrer dans les chantiers maritimes d'Angleterre. Il se réjouissait de la débâcle qui hâtait son départ, car il voulait être de retour en octobre, vers le dernier temps doux, pour épouser la belle Louise, sa fiancée.

Lorsque à la mi-mai les cales de son trois-mâts furent remplies, que les provisions furent hissées à bord et que le curé eut fait sa bénédiction, Charles Desgagnés s'en fut saluer sa vieille mère et partit vers la pointe de l'île, là où habitait Louise.
Il ne la trouva pas chez elle. Son père, un cultivateur bourru mais bon comme de la mie de pain, indiqua avec le bout de sa pipe le faux-fuyant que Louise avait emprunté pour rejoindre l'extrême pointe de l'île, où elle aimait se réfugier quand elle était triste.
Charles l'y découvrit bien. Elle était assise sur une roche auprès de laquelle s'élevait un orme gigantesque. La jeune fille rougit en apercevant son fiancé.
- Ne t'en fais pas, ma Louise, murmura tendrement le jeune homme, je serai de retour pour l'automne et, avant que ne finisse l'été indien, nous serons mariés.
Sur ces paroles, une affreuse corneille crailla et s'envola d'une des branches de l'orme où elle était perchée. Quel mauvais présage ! Une corneille ! Cet oiseau maudit, compagnon du diable et ami des sorcières !
Louise pâlit. Charles tâcha de ne pas laisser percer son malaise. Mais une corneille qui croasse n'augure rien de bon !
Le jeune homme, pour conjurer le mauvais sort, prit la main de Louise et y mit un petit bouquet de fleurs sauvages qu'il avait fait pour elle. Louise était contente ! Elle détacha le ruban rouge qui liait ses cheveux, l'enroula autour du bouquet qu'elle pendit à une branche du grand orme, au-dessus de la roche où elle était assise.
- Sous ce bouquet, sous cet arbre, sur cette pierre, jura la belle Louise, je viendrai sans faillir guetter ton retour !
Ils s'embrassèrent alors sans entendre le claquement des ailes de la corneille, étouffé par le bruit des vagues qui s'échouaient sur la grève.

Le lendemain, au point du jour, Charles faisait carguer les voiles et larguait les amarres pour l'Angleterre. Sur la pointe de sa roche, Louise suivit longuement des yeux le navire qui était d'abord gros comme une montagne, puis devint grand comme une colline, ensuite haut comme un talus, et qui, enfin, se confondit à l'horizon avec l'écume de la mer et les clartés rubicondes du crépuscule.

L'été et ses trois saisons s'installèrent : celle des framboises, celle des fraises et le temps des bleuets. On pouvait, par les fruits, goûter le temps qui passait ! Avec la vieille mère de Charles, Louise cuisait des tartes et faisait des desserts pour son père et ses frères occupés à construire sa future maison. Louise songeait à la décoration de chaque pièce ! Comme elle serait belle la maison qu'elle irait habiter avec son futur époux ! De la plus haute fenêtre du pignon, on pouvait apercevoir la pointe de l'île, la roche et l'orme où se balançait encore le bouquet, sec désormais. C'est dans cette pièce certainement qu'elle installerait le ber de leur premier enfant !
À l'été succéda le bel automne. Il sembla à Louise que la forêt, avec ses couleurs chatoyantes, avait endossé pour elle un habit de 
noces .
Au temps des bleuets répondit celui du blé d’Inde et des épluchettes à n'en plus finir, puis le moment des pommes. Nous étions à la fin septembre et le trousseau de Louise était terminé. La maison était prête et il ne manquait plus qu'y résonnât le rire de Louise ou la voix de Charles.

Tout l'été, Louise était allée s'asseoir sur sa roche, auprès de l'orme, sous le bouquet, à la pointe de l'île. Mais à présent que la date du retour approchait, elle y passait de longues heures, le regard comme vaguement suspendu aux ondes qui froissaient l'horizon. Le soir, à la brunante, elle rentrait à pas lents chez son père qui, pour l'aider à patienter, lui disait qu'il n'était pas rare que la mer sans vent retardât un peu le retour des grands voiliers, et il lui murmurait doucement ces consolations que savent les coeurs qui ont connu de grands chagrins.

Mais l'été indien s'en fut ! Mais octobre et l'automne s'en allèrent ! Mais les volées d'outardes, après s'être attardées sur les battures, se regroupèrent et, bruyamment, passèrent au-dessus de l'Îsle-aux-Coudres ! L'horizon demeurait tristement solitaire : Charles ne revenait point...
Assise sur sa roche, Louise pleurait sans entendre le croassement moqueur de la corneille perchée à la cime de l'orme. Au village, les rumeurs, elles, voyageaient vite. Les maldisants suggéraient que Charles et son équipage étaient certainement allés courir la galipette à Plymouth, à Londres peut-être ! Qui donc pouvait savoir vraiment ? Seule sur sa roche, Louise pleurait et l'espoir était sa réponse.

Quand le temps se fut refroidi, que toute la végétation fut recouverte d'une épaisse couche de neige et que toutes les eaux du Canada furent gelées, Louise dut se contenter de scruter la mer par la fenêtre du pignon de sa maison déserte. Battu par le nordet, on continuait de voir le ruban rouge du bouquet danser au bout d'une branche et la roche faire comme un écrin de granit sur la neige immaculée.
Ce fut un long hiver sans joie. Lorsque les glaces fondirent, Louise retourna, à la pointe de l'île, assiéger sa roche, tourmenter l'horizon. Elle racontait tout bas ses malheurs et elle appelait son amoureux. Toujours elle pleurait.

Un beau soir de mai, un messager vint enfin apprendre à la vieille mère de Charles que son fils avait péri en mer.  Louise, qui se trouvait alors auprès de la vieille femme, poussa un cri et sortit de la maison en courant.
Depuis lors, nul ne la revit plus. Son père se rendit à la pointe de l'île, où elle avait coutume de s'attarder. Anxieux, il suivit le faux-fuyant qui conduisait à la grosse roche tout à côté de l'orme. Il s'y assit. De sa voix forte il appelait sa fille :
- Louise, Louise, où es-tu ? Louise, réponds à ton père !
Le silence, qui explique bien des choses, le silence expliquait au père de Louise qu'il ne reverrait jamais plus sa fille. Une fée en effet, touchée par le chagrin de la pauvre fille, l'avait changée en source,  pour qu'à travers les flots, elle puisse, dans l'océan, retrouver et s'unir à son amant perdu en mer.

L'homme regarda le filet d'eau claire, cette petite source qu'il n'avait jamais remarquée auparavant, surgir de la roche et se déverser en mer. Au-dessus de la roche, pendu à un ruban rouge, un frais bouquet de fleurs sauvages, bercé par la brise, lançait dans l'air mille parfums exotiques. Sur une branche de l'orme chantait maintenant un bel oiseau blanc.
cr

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